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Quelques idées reçues sur Lovecraft
(lettre
au Providence Evening News, 5 septembre 1914).
De nombreuses idées reçues sont nées à propos de Lovecraft, dues principalement à une
mauvaise interprétation de ses idées, de sa philosophie, une pratique qui débuta avec son premier
correspondant August Derleth. Par dessus cela, les diverses éditions du
Necronomicon qui sont disponibles publiquement ont diffusé beaucoup de
désinformation, comme l'ont fait de nombreuses autres sources « d'informations » sur le web.
Ces dernières sources sont peut-être les pires offenseurs, dans la mesure où leur succès
dépend malheureusement de la vraisemblance de leurs canulars...
- Mythe: Lovecraft était un reclus, qui ne quitta jamais la Nouvelle-Angleterre
Lovecraft a souvent été décrit comme un reclus, peut-être parce que beaucoup pensent qu'il a
correspondu avec les gens plus qu'il ne les a rencontrés en personne. Toutefois, il est clair dans ses lettres
qu'il a passé un temps considérable à voyager, aussi bien près de chez lui qu'à
travers tout l'est des Etats Unis. En fait, on peut facilement argumenter qu'il était capable d'associer plus
d'amis et de correspondants que la plupart des gens pour la bonne et simple raison qu'il n'avait pas d'emploi !
Lovecraft a donc voyagé souvent, et a souvent écrit à propos de ces voyages. Ses carnets de
voyages incluent Vermont - A First Impression (1927), Observations
on Several Parts of America (1928), Travels in the Provinces of America (1929),
An Account of a Visit to Charleston et A Description of the Town
of Quebeck, in New France, Lately Added to His Britannick Majesty's Dominions. Avec 75000 mots, Quebeck
fut le plus long travail de Lovecraft (environ 50% plus long que L'Affaire Charles Dexter Ward).
Ses voyages l'ont donc amené au sud jusqu'à De Land, en Floride et à la Nouvelle Orléans, en
Louisiane ; à l'ouest jusqu'à Cleveland, dans l'Ohio ; au nord jusqu'à Quebec, au
Canada ; et dans l'île de Nantucket pour une semaine. Pas si mal pour un « reclus » !
- Mythe: Lovecraft était homosexuel
Les faits que Lovecraft ait eu peu de succès avec les femmes et beaucoup d'amis masculins a conduit beaucoup de monde à
penser qu'il était homosexuel. Toutefois, on doit se rappeler qu'il a été (brièvement) marié, et sa
femme le décrit comme un (Sonia H.
Davis, Memories of Lovecraft: I, dans The Arkham Collector, N° 4, Hiver 1969). Certains des amis et
connaissances de Lovecraft (les plus notables, Robert H. Barlow, Samuel Loveman
et Hart Crane) étaient homosexuels, mais Lovecraft semble ne jamais l'avoir réalisé.
Lovecraft n'a pas pour autant ignoré ce sujet, et il a indiqué clairement son point de vue sur l'homosexualité,
notamment dans une lettre à J. Vernon Shea du 14 août 1933.
Par ailleurs, dans une lettre à August Derleth datée du 16 février 1933, Lovecraft
écrit : On peut facilement argumenter qu'il ne s'agit là que d'une posture défensive de la part de
Lovecraft, mais il n'existe pas plus de preuve indiquant un penchant homosexuel de sa part. Lovecraft, comme beaucoup
d'intellectuels, a focalisé son attention et ses efforts sur le mental plus que sur le physique, et n'a probablement jamais eu beaucoup
d'attirance sexuelle du tout !
- Mythe: Les « collaborations postumes » de August Derleth
Après la mort de Lovecraft, August Derleth a pris des fragments d'écrits de Lovecraft
(extraits de son Livre de Raison (Commonplace Book), par exemple), et les a
incorporés dans des histoires entièrement de sa propre conception. Selon la bibliographie de S.T.
Joshi, Le Rodeur devant le Seuil (The Lurker at the Threshold) de Derleth
est long d'environ 50 000 mots, mais n'intègre pas plus de 1 200 mots de Lovecraft (soir environ 2,4 %). Aucune de ces
"collaborations postumes" ne devrait donc être considérée comme étant l'oeuvre de Lovecraft. Malgré
cela, ces histoires ont été publiées comme des oeuvres de Lovecraft et Derleth ou, pire encore, uniquement
de Lovecraft. Aussi bien les couvertures du Rodeur devant le Seuil que celles de L'Ombre
Venue de l'Espace (The Watchers Out of Time), tout au moins dans leurs versions originales, ne portent
que le nom de Lovecraft, bien qu'elles ne contiennent presque que le fruit du travail de Derleth.
- Mythe: « Hastur l'Innommable » est une invention de Lovecraft
Hastur n'est mentionné par Lovecraft que dans une seule histoire, Celui qui
Chuchotait dans les Ténèbres (The Whisperer in Darkness). Dans l'une des deux citations,
Hastur est mentionné avec le même souffle que beaucoup de créatures, lieux ou objets :
Lovecraft s'inspira pour Hastur de Robert W. Chambers (Le Signe Jaune
- The Yellow Sign - et Le Réparateur de Réputations
- The Repairer of Reputations -) qui, lui-même, s'était inspiré
de Ambrose Bierce. Dans Un Habitant Carcosa (An Inhabitant of
Carcosa), Bierce décrit Hastur comme un dieu des bergers. Chambers utilisera plus tard ce nom pour désigner une
ville. Lovecraft quant à lui n'indique jamais clairement ce qu'il entend par Hastur, et sa citation n'est là que pour
évoquer une atmosphère.
Dans la liste mentionnée ci-dessus extraite de Celui qui Chuchotait dans les Ténèbres, on peut
noter qu'il est fait mention du Magnum Innominandum, ce qui en latin signifie "Le Grand Qui Ne Doit Pas Etre
Nommé". Comme à son habitude, Lovecraft n'indique pas clairement ce dont il s'agit, mais il semble que Derleth ait
combiné cette référence avec celle de Hastur pour créer Hastur l'Innommable.
- Mythe: Lovecraft et sa citation sur la Magie Noire
Dans son introduction chez Arkham House de The Dunwich Horror and Others, August
Derleth effectue le commentaire suivant :
Lovecraft écrit ensuite :
En fait, cette citation ne venait pas de Lovecraft, mais de Harold Farnese, un bref correspondant de
Lovecraft. Après la mort de Lovecraft, Derleth écrivit à Farnese, lui demandant s'il pourrait disposer des
lettres de Lovecraft. Farnese accepta avec joie, et posta les lettres à Derleth. Par la suite, Farnese écrivit à
Derleth, en citant aussi souvent que possible Lovecraft dans quelques paragraphes, mais parfois uniquement de mémoire ;
c'est probablement ce qui s'est passé avec le paragraphe ci-dessus, car aucune investigation dans les lettres de Lovecraft n'a pu
permettre de mettre en évidence cette citation. Le même type d'erreur s'est produit dans une autre lettre de Farnese où il
fait référence à un écrivain de Weird Tales sous le nom de "Bellknap Jones" : une référence
erronée mais évidente à Frank Belknap Long, suffisante toutefois pour constater
l'imprécision de la mémoire de Farnese, qui fut repris par Derleth.
- Mythe: le Signe des Anciens de Lovecraft
A aucun moment dans les récits de Lovecraft il ne donne de description physique du Signe de Anciens. Il le mentionne tout de
même à environ quatre reprises, et à chaque fois il semble désigner un geste de la main. Dans une lettre à
Clark Ashton Smith du 7 novembre 1930, il termine avec le commentaire suivant :
A la suite de cela, Lovecraft apposa son nom ("Ec'h-Pi-El") et dessina deux
figures particulières. L'une, le Sceau de N'gah, ressemble à quelque chose comme un insecte, muni de
six pattes et de trois cornes ; l'autre, le Signe des Anciens, ressemble à une branche et est visible
à droite. L'idée selon laquelle le Signe des Anciens serait un pentagramme avec un oeil flamboyant au centre est
probablement dû à la description qu'en fait August Derleth dans Le Rodeur devant
le Seuil (The Lurker at the Threshold).
- Mythe: le Necronomicon est réel
Certainement le mythe le plus largement répandu concernant Lovecraft, ce sujet nécessiterait un livre entier si l'on voulait
recenser tous les canulars qui l'entourent. Vous trouverez prochainement sur ce site, parmi les pages sur l'oeuvre de Lovecraft, un
chapitre spécial sur le Necronomicon et sur les mythes qui l'entourent, dus pour la plupart d'entre eux
aux différentes éditions "officielles" qui le concernent.
- Mythe: le père de Lovecraft était un franc-maçon
Concernant ce mythe, nous pouvons citer l'introduction de Colin Wilson à l'édition du
Necronomicon de George Hay :
Wilson poursuit en indiquant que le Necronomicon, que Lovecraft décrit dans
L'Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror) comme faisant au moins 751 pages de
longueur, constitue une grande partie du Livre de l'Essence de l'Ame ! Donc, il clame que Winfield Lovecraft
possédait réellement un "sur-ensemble" du Necronomicon. Malgré tous ces non-sens, dans
l'édition de 1984 de Crypt of Cthulhu, Colin Wilson admit que cette
édition n'était qu'une parodie, comme si cette précision était nécessaire...
Bien que rien ne permette d'affirmer que le père de Lovecraft était un maçon, son grand-père, Whipple Van
Buren Phillips, était très actif dans le domaine de la franc-maçonnerie. Whipple Phillips possédait la
plus grande partie des terres dans et autour de la ville de Greene, dans l'état de Rhode Island, et y fonda la Loge
Ionique n° 28 en 1870. Le siège de la loge, qui existe toujours et a été utilisé par les maçons depuis
1886, héberge un portrait de Phillips. Malgré cela, il n'y a toujours aucune raison de croire que les franc-maçons,
égyptiens ou autres, aient accès à de rares copies de livres fictifs !
- Mythe: les créations de Lovecraft s'inspirent de la mythologie de l'ancienne Sumer
Ce mythe courant est surtout le fait de l'édition du Necronomicon de "Simon". Le contenu de ce livre est
soit disant basé sur la mythologie Sumérienne et Babylonienne, et clame que Lovecraft s'inspira de sources identiques
lorsqu'il créa sa pseudo-mythologie. Il effectue des comparaisons entre les créatures et les mythes de Lovecraft et la
mythologie sumérienne : Cthulhu serait inspiré de Ctha-lu ou de
Kutulu, Azathoth de Azag-thoth et
Shub-Niggurath de Shub Ishniggarab. Ces comparaisons sont toutefois
spécialement ténues, car aucun de ces termes n'existe dans la mythologie sumérienne ou babylonienne, comme le
démontrent tous les textes sérieux relatifs à ces mythologies ! De plus, suggérer que Lovecraft se serait
inspiré des noms d'une mythologie existante va au delà de ses habitudes, qui consistaient à créer des noms
entièrement non-humains pour ses créatures, et diminue d'autant l'étendue de son imagination.
- Mythe: Lovecraft (ou son épouse Sonia) était associé à Aleister Crowley
De nouveau, nous devons remercier le Necronomicon de Simon pour ce canular. Le livre
propose en effet un vague lien entre Lovecraft et Crowley :
Et voilà le mythe du reclus qui refait surface... C'est tout à fait le modèle d'implication vague qui ne dit rien de
concret, mais aide le lecteur à voir quelque chose qui n'existe pas. De plus, l'anti-FAQ de cette édition du
Necronomicon ajoute un second lien entre Lovecraft et Crowley. Cette fois, c'est par
l'intermédiaire de la femme de Lovecraft, Sonia Greene :
Une fois de plus, de telles déclarations sont absolument sans fondement. Low clame aussi que Lovecraft entendit parler du
Necronomicon par Sonia Green qui, en retour, en entendit elle-même parler par Crowley. Ceci
est une coincidence fortuite, puisque Lovecraft mentionne le Necronomicon pour la première fois
dans La Meute (The Hound), qu'il rédigea à la mi-octobre 1921, seulement
trois mois après avoir rencontré Sonia Greene. Toutefois, Lovecraft a mentionné pour la première fois
Abdul Alhazred, l'auteur du Necronomicon, dans La Cité Sans Nom
(The Nameless City), qu'il écrivit en janvier 1921, soit six mois avant de rencontrer Sonia Greene.
Une fois encore, tout cela n'est que supposition car Colin Low a admis ouvertement que son anti-FAQ sur le
Necronomicon, tout comme le livre qu'elle décrit, n'est qu'un canular.
Dernière modification de la page: 13 avril 2004
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