Cette courte biographie de S. T. Joshi a été publiée pour la première fois dans le « H. P. Lovecraft Centennial Guidebook » (ouvrage non disponible en français).
Photo de H.P.Lovecraft en 1934
H.P.Lovecraft en 1934

Howard Phillips Lovecraft est né le 20 août 1890 à 9 heures dans la maison de sa famille située au 454 (puis 194) Angell Street à Providence, dans l'état de Rhode Island. Sa mère était Sarah Susan Phillips Lovecraft, qui pouvait retracer ses origines jusqu'à l'arrivée de George Phillips dans le Massachusetts en 1630.

Son père était Winfield Scott Lovecraft, représentant itinérant de la société Gorham & Co., une orfévrerie de Providence. Quand Lovecraft eut trois ans, son père, victime d’une dépression nerveuse dans une chambre d’hôtel de Chicago, fut ramené à l’hôpital Butler où il resta cinq ans avant de mourir, le 19 juillet 1898.

Lovecraft fut apparemment informé que son père était paralysé et comateux pendant cette période, mais les preuves subsistantes suggèrent que ce ne fut pas le cas ; il est presque certain que le père de Lovecraft est décédé d’une parésie, une forme de neurosyphilis.

Après la mort de son père, l’éducation du jeune Lovecraft tomba entre les mains de sa mère, de ses deux tantes et plus encore de son grand-père, l’éminent industriel Whipple Van Buren Phillips.

Lovecraft était un jeune homme précoce : il récitait de la poésie à l'âge de deux ans, lisait à l'âge de trois ans et écrivait correctement à l'âge de six ou sept ans. Il s'enthousiasma en premier lieu pour les Mille et une nuits, qu'il lut à l'âge de cinq ans. C'est à cette époque qu'il adopta le pseudonyme de « Abdul Alhazred », qui deviendra plus tard l'auteur du mythique Necronomicon.

Cependant, l’année suivante, ses intérêts pour l'Arabie furent éclipsés par sa découverte de la mythologie grecque, glanée dans The Age of Fable de Bulfinch et dans les versions pour enfants de l’Illiade et de l’Odyssée. En effet, son oeuvre littéraire la plus ancienne, « Le Poème d'Ulysse » (The Poem of Ulysses, 1897), est une paraphrase de l’Odyssée en 88 lignes de vers en rimes intérieures.

Mais Lovecraft avait déjà découvert à cette époque la fiction fantastique, et sa première histoire, le non-existant « The Noble Eavesdropper », pourrait remonter à 1896. Son intérêt pour l'étrange fut ensuite porté par son grand-père, qui divertit Lovecraft avec des histoires fantastiques dans l'univers gothique.

Dans sa jeunesse, Lovecraft était un peu seul et souffrait de maladies fréquentes, dont beaucoup étaient apparemment psychologiques. Sa présence à la Slater Avenue School était sporadique, mais Lovecraft recueillait beaucoup d'informations par le biais d'une lecture indépendante.

Vers l'âge de huit ans, il découvrit la science, d'abord la chimie puis l'astronomie. Il commença à produire des revues hectographiques (NdT : procédé de duplication par papier "carbone", sans presse), The Scientific Gazette (1899-1907) et The Rhode Island Journal of Astronomy (1903-1907), pour les distribuer à ses amis.

Lorsqu'il entra à l'école secondaire de Hope Street, il trouva ses professeurs et ses pairs sympathiques et encourageants, et il noua de nombreuses amitiés durables avec des garçons de son âge.

La première "apparition imprimée" de Lovecraft eut lieu en 1906, quand il écrivit une lettre sur un sujet astronomique au journal The Providence Sunday Journal. Peu de temps après, il commença à écrire une chronique mensuelle sur l'astronomie pour le journal Pawtuxet Valley Gleaner, un journal rural ; il écrivit plus tard des chroniques pour The Providence Tribune (1906-1908) et The Providence Evening News (1914-1918), ainsi que pour The Asheville Gazette News (1915).

En 1904, la mort du grand-père de Lovecraft et la mauvaise gestion de ses biens et de ses affaires, plongèrent la famille de Lovecraft dans de graves difficultés financières. Lovecraft et sa mère furent forcés de quitter leur somptueuse demeure victorienne au 598, Angell Street.

Lovecraft fut dévasté par la perte de son lieu de naissance et envisagea apparemment le suicide, alors qu'il faisait de longues promenades à vélo et observait avec nostalgie les profondeurs aqueuses de la rivière Barrington. Mais le frisson de l'apprentissage et de la connaissance bannit ces pensées ! En 1908, cependant, juste avant la fin de ses études secondaires, il eut une dépression nerveuse qui l'obligea à quitter l'école sans diplôme. Ce fait, et son échec ultérieur à entrer à la Brown University, furent une source de grande honte pour Lovecraft dans les années qui suivirent, bien qu'il fût l'un des plus formidables autodidactes de son époque.

De 1908 à 1913, Lovecraft fut un ermite virtuel, laissant tout de côté à l'exception de ses intérêts pour l'astronomie et pour ses écrits poétiques. Pendant toute cette période, il se jeta dans une relation malsaine avec sa mère, qui souffrait toujours du traumatisme causé par la maladie et la mort de son mari et qui avait développé une relation pathologique d’amour et de haine avec son fils.

Lovecraft sortit de son ermitage d'une manière très particulière. Ayant commencé à lire les premiers magazines « pulp » de l'époque, il devint réellement furieux devant les insipides histoires d'amour d'un certain Fred Jackson dans The Argosy qu'il écrivit une lettre, en vers, attaquant Jackson. Cette lettre fut publiée en 1913 et provoqua une tempête de protestations des défenseurs de Jackson. Lovecraft engagea un débat houleux dans la colonne des lettres de The Argosy et ses magazines associés, les réponses de Lovecraft étant presque toujours des couplets glauques et héroïques rappelant Dryden et Pope.

La controverse fut relevée par Edward F. Daas, président de la United Amateur Press Association (UAPA), un groupe d'écrivains amateurs de tout le pays, qui écrivait et publiait ses propres magazines. Daas invita Lovecraft à rejoindre l'UAPA, ce qu'il fit au début de l'année 1914.

Lovecraft publia treize numéros de son propre journal, The Conservative (1915-1923), ainsi que des poèmes et des essais volumineux pour d'autres revues. Plus tard, Lovecraft devint président et éditeur officiel de l'UAPA, et fut également brièvement président de la NAPA (National Amateur Press Association), son rival.

Toute cette expérience pourrait bien avoir sauvé Lovecraft d’une vie de réclusion improductive ; comme il l'a lui-même dit un jour :

En 1914, lorsque la main amicale de l'amateurisme m'a été tendue, j'étais aussi proche de l'état de légume que n'importe quel animal peut l'être... Avec l'avènement de l'United, j'ai retrouvé la joie de vivre, un sentiment renouvelé d'une existence vécue autrement que comme un poids superflu ; et j'ai trouvé une sphère dans laquelle je pouvais sentir que mes efforts n'étaient pas totalement futiles. Pour la première fois, je pouvais imaginer que mes tâtonnements artistiques maladroits étaient un peu plus que de faibles cris perdus dans un monde où j'étais peu écouté.
H.P.Lovecraft

C’est donc dans le monde amateur que Lovecraft reprit l’écriture de fiction, qu’il avait abandonnée en 1908. W. Paul Cook et d’autres, soulignant la promesse faite dans des récits aussi anciens que « La bête de la caverne » (The beast in the cave, 1905) et « L'Alchimiste » (The Alchemist, 1908), exhortèrent Lovecraft de reprendre son stylo pour l'écriture de fictions.

Ce fut le cas, et Lovecraft écrivit successivement « La tombe » et « Dagon » au cours de l'été 1917. Par la suite, Lovecraft maintint un flux d'écriture régulier mais peu abondant, si bien qu'au moins jusqu'en 1922, la poésie et les essais furent encore son mode d'expression littéraire dominant.

Lovecraft fut également impliqué dans un réseau de correspondance de plus en plus important avec des amis et des associés et devint finalement l'un des plus grands et des plus prolifiques rédacteurs de lettres du siècle.

La mère de Lovecraft, dont l’état mental et physique se détériorait, fit une dépression nerveuse en 1919 et fut admise à l’hôpital Butler d'où, comme son mari, elle n’émergerait jamais. Sa mort, le 24 mai 1921, fut toutefois le résultat d'une opération de la vésicule biliaire ratée.

Lovecraft fut bouleversé par la perte de sa mère, mais en quelques semaines, il fut suffisamment rétabli pour assister à une convention de journalisme amateur à Boston, le 4 juillet 1921. C'est à cette occasion qu'il rencontra pour la première fois celle qui allait devenir sa femme. Sonia Haft Greene était une juive russe âgée de sept ans de plus que Lovecraft, mais les deux semblaient, au moins au début, se trouver très sympathiques. Lovecraft rendit visite à Sonia dans son appartement de Brooklyn en 1922, et l'annonce de leur mariage le 3 mars 1924 ne semble pas avoir surpris leurs amis ; mais sans doute plus les deux tantes de Lovecraft, Lillian D. Clark et Annie E. Phillips Gamwell, qui ne furent informées par lettre qu'après la cérémonie.

Lovecraft s’installa dans l’appartement de Sonia à Brooklyn et les perspectives initiales pour le couple semblaient bonnes: Lovecraft s’était établi comme écrivain professionnel et plusieurs de ses histoires furent acceptées par Weird Tales, le célèbre magazine de pulps fondé en 1923 ; Sonia avait pour sa part un magasin de chapeaux à succès sur la cinquième avenue, à New York.

Mais les problèmes se posèrent presque immédiatement sur le couple : le magasin de chapellerie fit faillite, Lovecraft refusa d'éditer un magazine compagnon de Weird Tales (ce qui aurait nécessité son déménagement à Chicago), et la santé de Sonia s'effaça, l'obligeant à passer du temps dans un sanatorium du New Jersey. Lovecraft tenta de trouver du travail, mais peu de personnes étaient disposées à embaucher un homme de trente-quatre ans sans expérience professionnelle.

Le 1 er janvier 1925, Sonia se rendit à Cleveland pour y occuper un emploi. Lovecraft s'installa alors dans un appartement simple situé près du quartier lugubre de Red Hook à Brooklyn.

Bien que Lovecraft ait de nombreux amis à New York – Frank Belknap Long, Rheinhart Kleiner, Samuel Loveman –, il devint de plus en plus déprimé par son isolement et par la masse d’étrangers de la ville. Sa fiction est passée du nostalgique ("La Maison Maudite" (The Shunned House, 1924) se déroule à Providence) au morne et au misanthrope ("Horreur à Red Hook" et "Lui" (The Horror at Red HookHe, 1924) révèlent ses sentiments pour New York).

Au début de 1926, il était prévu que Lovecraft revienne habiter à Providence,ville qui lui manquait tant. Mais quelle était la place de Sonia dans ces projets ? Personne ne semblait le savoir, encore moins Lovecraft. Bien qu'il continua à professer son affection pour elle, il acquiessa lorsque ses tantes lui interdirent de venir à Providence pour créer une entreprise : leur neveu ne devait pas être souillé par les préjugés d'une femme commerçante ! Leur mariage était essentiellement terminé et un divorce en 1929 était inévitable.

Lorsque Lovecraft revint à Providence le 17 avril 1926, il s’installa au 10, Barnes Street, au nord de l’Université Brown, mais ne s’enterra pas comme il l’avait fait de 1908 à 1913. Les dix dernières années de sa vie furent marquées par sa plus grande floraison, à la fois en tant qu’écrivain et en tant qu’être humain. Sa vie fut relativement facile : il voyagea beaucoup dans divers sites antiques de la côte est (Québec, Nouvelle-Angleterre, Philadelphie, Charleston, Saint Augustine) ; il écrivit ses plus grandes fictions, de « L'appel de Cthulhu » (The Call of Cthulhu, 1926) aux « Montagnes Hallucinées » (At the Mountains of Madness, 1931) et à « Dans l'Abîme du Temps » (The Shadow out of Time, 1934-1935) ; et il poursuivit sa correspondance prodigieusement vaste.

Mais Lovecraft avait trouvé sa place en tant qu'écrivain de fiction fantastique de Nouvelle-Angleterre, et en tant qu'homme de lettres en général. Il nourrit la carrière de nombreux jeunes écrivains (August Derleth, Donald Wandrei, Robert Bloch, Fritz Leiber) ; il se préoccupa de questions politiques et économiques, à mesure que la Grande Dépression le conduisit à soutenir Roosevelt et à devenir un socialiste modéré ; et il continua à absorber des connaissances sur un large éventail de sujets, de la philosophie à la littérature en passant par l'histoire et l'architecture.

Les deux ou trois dernières années de sa vie furent cependant remplies de difficultés. En 1932, sa tante bien-aimée, Mme Clark, mourut. Il s'installa au 66 College Street, juste derrière la bibliothèque John Hay, avec son autre tante Mme Gamwell, en 1933 (cette maison a maintenant été transférée au 65, Prospect Street). Ses récits ultérieurs, de plus en plus longs et complexes, devinrent difficiles à vendre et il fut contraint de subvenir à ses besoins en grande partie par la « révision » ou l’écriture en tant que nègre littéraire d’histoires, de poèmes et d’œuvres non fictionnelles.

En 1936, le suicide de Robert E. Howard, l'un de ses plus proches correspondants, le laissa confus et attristé. À ce stade, la maladie qui causerait sa propre mort - le cancer de l’intestin - avait déjà tellement progressé qu'il était devenu difficile de la traiter. Lovecraft tenta de surmonter des douleurs croissantes tout au long de l'hiver 1936-1937, mais fut finalement contraint d'entrer à l'hôpital Jane Brown Memorial le 10 mars 1937, où il mourut cinq jours plus tard. Il fut enterré le 18 mars sur le terrain de la famille Phillips au cimetière de Swan Point.

Il est probable que, sentant sa mort approcher, Lovecraft ait envisagé l'oubli ultime de son travail : il n'avait jamais fait publier un seul véritable livre de son vivant (à l'exception, peut-être, de l'édition grossière du « Cauchemar d'Innsmouth » (The Shadow over Innsmouth, 1936)), et ses histoires, ses essais et ses poèmes ont été dispersés dans un nombre déconcertant de magazines amateurs ou de pulps.

Mais les amitiés qu’il ne s'était forgées que par correspondance le lui permirent : August Derleth et Donald Wandrei furent déterminés à préserver les récits de Lovecraft dans la dignité de livres cartonnés et fondèrent la maison d’édition Arkham House pour publier l’œuvre de Lovecraft ; ils publièrent « The Outsider and Others », illustré par Virgil Finlay, en 1939.

De nombreux autres volumes ont ensuite été publiés par Arkham House. Les travaux de Lovecraft furent finalement publiés sur papier et traduits dans une douzaine de langues.

Aujourd'hui, passé le centenaire de sa naissance, ses récits sont disponibles dans des éditions corrigées textuellement. Ses essais, ses poèmes et ses lettres sont largement disponibles et de nombreux érudits ont exploré les profondeurs et les complexités de son travail et de sa pensée.

Il reste beaucoup à faire dans l’étude de Lovecraft, mais on peut affirmer que, grâce au mérite intrinsèque de son propre travail et à la diligence de ses associés et de ses partisans, Lovecraft a acquis une niche infime mais inattaquable dans le panthéon de la littérature américaine et mondiale.